Le projet archéologique Mont-Louis

Pourquoi faire de l’archéologie
à Mont-Louis?

Une telle idée peut paraître saugrenue, à première vue, mais en réalité le passé de Mont-Louis revêt une importance unique dans le développement de la Gaspésie. Dans cette optique, l’archéologie se présente comme un moyen de faire connaître nos ancêtres, peu importe le statut économique – seigneurs ou serfs, lettrés ou non, homme, femme ou enfant – à travers les traces laissées dans le sol.

Cette avenue permet d’approfondir tous les aspects de la vie de nos aïeux, que ce soit l’alimentation, le commerce, l’architecture, les loisirs, les croyances religieuses, le travail et autres, dépassant ainsi les limites offertes par les documents historiques. En effet, dans le cas de Mont-Louis, de nombreux documents expliquent l’histoire et le fonctionnement de la seigneurie, de certains engagés saisonniers ou, encore, les contextes économico-politiques. Toutefois, ces documents n’offrent qu’une vue partielle de toutes les questions sociales, culturelles et humaines, des sujets abordés via la recherche archéologique.

Les sources historiques et archéologiques sont donc complémentaires. Une histoire plus étoffée, non centrée sur les faits et gestes des dirigeants, peut être révélée par le patrimoine archéologique enfoui. Cette facette évanescente des vestiges archéologiques, puisque invisibles au regard, fait en sorte qu’ils ne sont pas encore recensés en totalité. Cette ignorance de leur présence implique qu’ils peuvent se trouver en danger d’être détruits au cours de projet d’aménagement. L’un n’exclut pas l’autre, mais il faut être en mesure de doser les choses, afin de ne pas sacrifier le patrimoine archéologique en vain. C’est dans ce contexte que le projet archéologique à Mont-Louis a été mis sur pied, afin d’identifier les ressources enfouies et, parallèlement, être en mesure de les mettre en valeur afin qu’elles puissent profiter à tous. Le projet « Archéologie Mont-Louis » a débuté en 2009, pour se poursuivre en 2010.

Son objectif premier est la réalisation d’un inventaire des sites archéologiques dans la municipalité de Mont-Louis, donc de recenser les traces laissées par les anciens Mont-Louisiens. Le dépouillement des archives a également été amorcé, en parallèle à ces travaux, de même que des entrevues avec des personnes d’un certain âge pour retracer la tradition orale du lieu et colliger d’anciennes photographies. La première étape de l’inventaire a déjà permis d’estimer les composantes de l’un des sites archéologiques du village, situé sur le barachois (langue de terre à l’embouchure de la rivière Mont-Louis) ; les vestiges européens en présence y datent de plus de 300 ans et sont représentatifs d’une occupation continue jusqu’au XIXe siècle, sans compter les composantes amérindiennes qui démontrent une utilisation amérindienne antérieure ou contemporaine aux installations françaises. Ces premiers balbutiements, qui impliquent des résultats déjà intéressants, ne représentent qu’une partie du potentiel réel, puisque plusieurs emplacements du village restent encore à inventorier. Une fouille de sauvetage a aussi été réalisée, au printemps 2010, sur le site du barachois. Cette fouille de sauvetage a consisté à enregistrer un échantillon représentatif du site, à un emplacement qui devait faire l’objet d’un aménagement. Les travaux ont permis de préserver un pan complet de notre histoire, qui aurait pu tout simplement disparaître, n’eut été de la collaboration du propriétaire du terrain en cause.

Les découvertes réalisées jusqu'à ce jour ne couvrent qu’une infime partie du potentiel total du village, certes, mais il est d’ores et déjà possible d’avancer que le sous-sol de Mont-Louis recèle une importante histoire et, de ce fait, un patrimoine dont la mise en valeur pourrait entraîner de nombreuses retombées culturelles et économiques. Le patrimoine est une ressource collective, un patrimoine qui appartient à tous, mais qui doit être partagé pour réaliser sa pleine capacité culturelle et communautaire.

 

Les retombées

Mont-Louis a pris, très tôt, une importance particulière pour les autorités françaises. Les recherches archivistiques, ethnographiques et archéologiques démontrent, avec preuve à l'appui, que Mont-Louis est l’un des premiers villages de la Gaspésie. C’est aussi le plus ancien à avoir été occupé en permanence depuis sa fondation. Cela représente plus de 320 années d’occupation humaine, au cours desquelles des gens sont nés, ont vécu et sont décédés. Sans oublier la présence des Amérindiens, qui ont aussi résidé et exploité ce territoire ; la découverte de sites préhistoriques hors du secteur villageois indique, en outre, que l’utilisation humaine de Mont-Louis est plus que millénaire. À l’époque de Denis Riverin (1689-1702), Mont-Louis devient le lieu de gestion et le poste principal à tout autre lieu de production du côté nord de la Gaspésie, à partir de Cap-Chat jusqu’à Grand-Étang. Cette ancienneté est signe de l’importance vitale de la région, tandis que les installations aménagées dans le village témoignent de son statut : un fort pour défendre l’accès au port, un aqueduc, des manoirs seigneuriaux successifs, des moulins hydrauliques, etc.

En outre, le village comptait déjà une centaine d’âmes en 1700 ; on ne peut donc qu’être fier de ce passé. Le dépouillement des archives rend compte des noms des premiers fondateurs, tels Tardif, Gagnon, Vallée, Morin, Fournier, etc. Comme en d’autres lieux, la population se déplace et se modifie au fil des ans. De nombreuses familles vont néanmoins se fixer à Mont-Louis, certaines vont partir pour mieux revenir, d’autres vont s’y établir à demeure. Peu importe que les liens qui les unissent soient forts ou lointains, il demeure que chacun a vécu à Mont-Louis et a apporté sa part dans le développement du village.

L’acquisition d’une connaissance des ressources archéologiques disponibles permet d’exploiter ce legs de nos ancêtres à titre de plus-value, afin d’accroître la visibilité de la municipalité. L’intégration de ce patrimoine, notamment au niveau touristique, permet aussi d’offrir aux gens de passage l’occasion de s’attarder plus longuement et de s’imprégner de la qualité historique de Mont-Louis. Elle ouvre aussi la possibilité de dynamiser le commerce local, sous la forme de services et de l’ouverture d’un marché pour les produits du terroir.

 

Ce qu’apporte l’archéologie
à Mont-Louis

Bien que la recherche archéologique à Mont-Louis soit encore jeune et que l’analyse des données soit en cours, il nous ait toutefois possible de vous présenter les grandes lignes des renseignements recueillis lors de l’inventaire de 2009. La suite des résultats de nos travaux, notamment ceux de 2010, sera mise en ligne dans les mois à venir. L’inventaire archéologique réalisé à l’été 2009 est l’élément de départ dans notre volonté de mieux connaître, de localiser, de circonscrire et de démontrer la richesse patrimoniale de Mont-Louis.

Pour ce faire, nous avons débuté les travaux sur l’un des anciens domaines de la seigneurie de Mont-Louis, le barachois. Un site archéologique y avait déjà été recensé en juillet 1968 par l’archéologue amateur Rolland Provost. Ce dernier avait retrouvé de nombreuses traces suggérant la présence de certaines occupations amérindiennes dans le secteur, mais surtout de vestiges de l’occupation française et d’occupations subséquentes. Suite à cette découverte, le site tomba dans l’oubli, sans qu’on n’ait jamais su ce qu’était réellement ce site.

Il s’ensuivit des travaux d’excavation et de nivellement sur ce lieu. Suite à leur réalisation, beaucoup croyait que le site archéologique avait tout simplement été détruit dans son ensemble. Les travaux de 2009 visaient ainsi à vérifier si le site existe toujours et ce qui le constitue. Il est finalement toujours présent et il se compose de contextes riches et uniques pour la région et le Québec. Sur l’ancien domaine seigneurial, nous y avons retrouvé de nombreux vestiges d’occupation. D’abord, nous y avons relevé un petit foyer datant d’un peu plus de 1000 ans et qui serait associé à une occupation amérindienne. Toutefois, la découverte de ce foyer n’est pas en lien avec les outils lithiques ou les artéfacts qui nous permettraient de caractériser cette occupation et d’en déterminer le groupe en présence.

D’autre part, nous y avons aussi relevé toute une succession d’évènements et d’occupations s’étalant depuis l’époque française jusqu’au 20e siècle, et, cela, avec l’absence de période d’abandon présent sur le site. La déposition des sols présente une occupation humaine continue sur le barachois de Mont-Louis qui remonte au moins à 320 ans. En étudiant la séquence stratigraphique, il nous a été possible de connaître quel rôle a joué ce domaine seigneurial dans le passé. En croisant ces données à celles historiques, on apprend qu’à l’époque française les pêcheurs, que ce soit les habitants, les engagés ou les indépendants, partaient en chaloupe prendre la morue le long de la côte ainsi que dans la baie de Mont-Louis.

Avec les fouilles, on a appris qu’une fois la pêche terminée, la morue était acheminée à l’embouchure de la rivière Mont-Louis, à des chafauds. Ces bâtiments qui servaient à la première transformation du poisson (éventrer, trancher) étaient constitués d’une sorte de quai sur pilier de bois recouvert d’une toiture. Ce lieu, avec les salines, représente le point névralgique de l’exploitation de la morue. Pour y faciliter la circulation, on installa dans ce secteur un dallage de pierre, un pavé. Signe du travail qui y était réalisé, on retrouva sur les pierres de nombreux os de poissons issus de leur préparation, mais aussi de nombreux autres artéfacts relatifs à l’occupation du lieu.

De plus, il semble que de la transformation était aussi réalisée près de la plage, possiblement où des pêcheurs indépendants atterrissaient avec leur barge pour ensuite travailler leur poisson sur des étales sur la plage avant de le revendre au seigneur. Dans un second temps, quand la morue était prête à être séchée, on allait la disposer sur des vigneaux. Ces structures faites de branchages ressemblant en quelque sorte à une table grillagée, qui laisse passer le vent, servait à y étaler la morue pour la faire sécher. Elles s’étendaient vraisemblablement à l’est du lieu de la transformation, dans le secteur du CLSC. Une fois séchée, on empilait la morue et l’expédiait autant en France, à Québec que dans les Antilles. L’ensemble de ces installations devait présenter une taille importante, car la production de la seigneurie pouvait atteindre les 20 000 quintaux de morue et près d’une centaine de personnes pouvaient y travailler en période estivale. Dans les niveaux les plus anciens correspondant au 17e siècle, on y voit arriver l’exploitation et la transformation de la morue par l’apparition marquée dans la stratigraphie d’os de ce poisson, mais aussi des traces d’une présence européenne tels des fragments de pipe et des tessons de bouteilles. Face à l’information retrouvée, cette industrie demeura sensiblement la même jusque dans la seconde moitié du 19è siècle où elle cessa sur le barachois pour déménager de secteur.

Cette époque correspond à la construction de ce qui sera le dernier manoir de la seigneurie, mieux connu sous le nom de la maison verte. C’est aussi à cette époque que s’installeront les compagnies jersiaises à Mont-Louis, du côté ouest de la rivière. Outre que de mieux comprendre dans son aspect général la flèche de terre de Mont-Louis, nous avons aussi relevé divers éléments intéressants relatifs à divers aspects de la vie des gens. Parmi ceux-ci nous avons appris que les premiers chiens arrivent à Mont-Louis dès la fin du 17e siècle et le début du 18e siècle. À cette époque, on y retrouve aussi la présence de nombreux animaux domestiques, notamment des vaches, des moutons, des chèvres et des porcs. Bien que l’on possède des animaux domestiques, la chasse à la sauvagine et aux mammifères sauvages terrestres prenait aussi une part entière dans l’alimentation des habitants. Ces éléments laissent croire que les premiers colons se sont vite adaptés à ce qu’offrait la région en ressources, autant du coté maritime que terrestre.

De plus, il y a aussi les aspects de l’isolement et de la débrouillardise des gens qui sont fortement marqués dans les objets. Cet isolement est celui qui confrontait le village jusque dans la première moitié du 20e siècle, avant l’arrivée d’une route accessible à l’année. Des assiettes et des bols peu dispendieux ont été découverts, ceux-ci étant perforés à quelques endroits et attendant d’être réparés afin d’être réutilisés. La présence de pierres à fusil qui ont été taillées sur place dans de la pierre de ballast pour les navires en est aussi la preuve. Quand quelque chose manque, on ne peut pas attendre. Il faut se débrouiller avec ce que l’on a, car la prochaine livraison ne peut être faite que 4 mois plus tard, lorsque la mer se serait départie de ses glaces. Bref, la réalisation de l’inventaire archéologique du barachois de Mont-Louis nous a permis à la fois de recenser les ressources patrimoniales présentes en ce lieu, mais nous a aussi offert des traces tangibles de l’important patrimoine qui se retrouve à Mont-Louis. L’inventaire n’est toutefois qu’une étape initiale dans la recherche archéologique et de la mise en valeur du village. Seule une fouille et la poursuite de l’inventaire, comme cela a été fait à l’été 2010, nous permet de pousser plus loin nos connaissances sur la vie de nos prédécesseurs.